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Le « Grand Genève » parle-t-il aux habitants ? Voilà un vrai défi !

Certes, et ses instances le reconnaissent, de longs délais peuvent s’écouler entre les constats patiemment et scientifiquement établis, puis la prise de décision, puis la mise en œuvre, avant qu’on commence à voir certains effets, dans un contexte qui d’ailleurs aura probablement fort évolué entretemps. La course de vitesse est engagée.

Nos sociétés modernes, médiatisées et connectées, sont de plus en plus impatientes. Vivant dans l’instant, elles n’ont plus le rapport à la durée de celles qui les ont précédées. C’est une contrainte psychologique qui s’ajoute à celles que reconnaissent pleinement les instances du « Grand Genève », qui avouent la difficulté qu’il y a à aller plus vite. Ainsi peut-on lire, dans la Feuille de route de la métropolisation (p. 6) : « Entre l’élaboration de nos planifications et la traduction de leurs effets dans le territoire, il s’écoule des années. »

Néanmoins, le temps n’est pas le seul facteur qui pénalise le « Grand Genève » quand il s’agit de parler aux habitants…

Se concentre-t-on trop sur l’aménagement spatial ?

Pour bien interpréter les lignes qui suivent, rappelons d’emblée que si la critique est aisée, l’art est difficile. Ainsi, pour reprendre un adage célèbre de Spinoza (Traité politique, introduction, 4), notre intention n’est pas de critiquer et encore moins de dénigrer le travail accompli avec savoir-faire et ténacité de part et d’autre, mais de chercher à comprendre en profondeur afin de nourrir une réflexion indépendante.

La FEDRE est membre du Forum d’agglomération du « Grand Genève », lieu d’expression de la société civile. Or, on y constate que monte peu à peu un débat fondamental entre deux approches qui, loin de s’opposer, peuvent se compléter. Ce débat porte sur la finalité du projet d’agglomération. Vise-t-il à aménager au mieux un territoire urbain, en améliorant la mobilité – trains, trams, bus, parkings-relais, pistes cyclables et autres –, en quadrillant et rationalisant l’espace, en s’efforçant de réduire les disparités entre Suisse et France, et entre centralité urbaine et territoires ruraux (dont les documents nous apprennent qu’ils sont « mités »), en développant un souci bien venu de l’environnement et de la diversité, pointant du doigt peu à peu la question qui deviendra cruciale de l’eau. Et aussi en s’attaquant (encore prudemment) aux immenses chantiers de la santé et du logement ?…

Tout ceci est important et les études quantitatives se multiplient et s’affinent… Mais qu’en est-il au bout du compte de cette donnée peu mesurable qu’on appelle la qualité de vie ?

Si l’on met celle-ci au centre du projet, on se rend compte que l’objectif d’un développement rationnel et raisonné qui anime aujourd’hui le projet d’agglomération laisse un peu dans l’ombre un certain nombre de questions essentielles. Celles-ci ne sont abordées qu’à travers des politiques d’accompagnement, alors qu’elles devraient être au fondement de la démarche.

Pourquoi donc ne pas porter un regard différent sur le projet d’agglomération du « Grand Genève » en mettant au centre l’Humain et la qualité de vie, plutôt que se concentrer d’abord sur l’aménagement du territoire ? Cette remarque peut d’ailleurs être étendue à un espace plus large (Alpes, Jura, Léman).

Quelques questions dérangeantes

S’engager dans cette démarche n’est pas sans risque, car au-delà de certaines approches bien établies qui sont perçues comme « structurantes », elle soulève des questions qu’on ne souhaite pas directement poser, car elles sont dérangeantes. Parmi elles, il y a la « fatalité » de la croissance démographique de l’agglomération, condamnée à multiplier les routes, les rails, les logements, les équipements… sans parler de la hausse régulière du nombre de frontaliers dont on ne se risque pas à fixer la limite.

Certes, nous nous exposons à des procès en malthusianisme, mais toujours est-il que la question mérite aujourd’hui d’être posée avec une vigueur renouvelée. La confusion est souvent de mise à ce sujet, au moins depuis que le premier rapport au Club de Rome sur les Limites à la croissance (1972), a été malencontreusement traduit en français par Halte à la croissance ?.La croissance de la région franco-genevoise a été jusqu’ici essentiellement quantitative et largement incontrôlée, générant des « gagnants » et des « perdants », accroissant les disparités (notamment sociales) et augmentant la pression sur l’environnement d’une agglomération qui ne cesse de grandir.

L’avenir est entre nos mains

Tout cela renvoie à une question centrale, qui appelle un choix politique : quelle région voulons-nous ?

Il ne suffit pas de prolonger mécaniquement les tendances du passé vers le futur, comme si c’était une fatalité. Non, les 1,2 à 1,4 million d’habitants dans le seul « Grand Genève » (1 million aujourd’hui) et les 180’000 à 200’000 frontaliers (120’000 aujourd’hui) qu’on nous prédit en 2050 ne sont pas une fatalité ! Car il en va de notre qualité de vie comme de notre environnement.

En clair, il faut s’appliquer à trouver le meilleur équilibre entre la qualité de vie dans notre région, qu’il est urgent de préserver (voire de restaurer), et le dynamisme économique indispensable à cette qualité de vie elle-même.

Reconnaissons que les acteurs de part et d’autre partagent très largement ces préoccupations. Mais les préoccupations ne suffisent plus.

Il s’agit de trouver un équilibre entre impératifs qui sont parfois contradictoires (ne le banalisons pas). C’est bien pourquoi tous les acteurs devraient se mobiliser autour de cet objectif. Ensemble, nous devrions avoir le courage de faire bouger les lignes. Puissions-nous, par cette exhortation, enclencher une telle évolution !

Créée à Genève en 1996 en lien avec le Conseil de l’Europe, la FEDRE s’intéresse depuis toujours aux régions transfrontalières. En 2023, elle a noué un partenariat avec le Crédit Agricole next bank pour étudier l’effet-frontière sur le pourtour de la Suisse. Après le numéro 1 qui traitait de l’aide alimentaire, le numéro 2 des difficultés du secteur de la santé, le numéro 3 de l’eau, le numéro 4 tourné vers la culture, le numéro 5 vers l’indemnisation du chômage des frontaliers, le numéro 6 axé sur l’idée d’une carte de résident frontalier, le suivant sur la mobilité durable en agglomération transfrontalière, le 8  consacré aux aspects européens des coopérations transfrontalières, le 9 à la diversité des systèmes d’imposition des frontaliers, le 10 à la spécificité de la Suisse dans la comptabilisation des chômeurs, le 11 à la planification de transports durables en agglomération frontalière, le 12 à la contribution de la culture à une identité partagée, le 13 à l’importance croissante des phénomènes frontaliers, le 14 au rôle du sport dans les relations transfrontalières, le 15 à la démocratie en région transfrontalière, le 16 aux ressources forestières transfrontalières, le 17 aux associations de travailleurs frontaliers, le 18 à l’avenir de la mobilité en territoire transfrontalier, le 19 au « Grand Genève », le 20 à l’agriculture en région franco-genevoise, le 21 aux défis de la révolution industrielle 4.0, le 22 mettant en regard les expériences de Bâle et de Genève, le 23 consacré aux développements transfrontaliers du tourisme autour du Lac Léman, le 24 traitant du pacte démocratique à l’échelon transfrontalier, le numéro 25 propose de mettre l’Humain au cœur du « Grand Genève ».