Qu'un dirigeant d'une grande entreprise allemande critique son gouvernement à l'étranger n'est pas fréquent. Aussi la "sortie", au Forum de Davos, de Peter Terium, qui s'apprête à prendre la direction de l'électricien RWE, n'est pas passée inaperçue. Samedi 28 janvier, celui-ci a reproché au gouvernement allemand d'avoir "surréagi" à la catastrophe de Fukushima en programmant pour 2022 la fin du nucléaire civil. "Le risque de coupures de courant augmente", a-t-il déclaré.
L'Allemagne n'en est pas là . Mais, en raison de la fermeture, dès 2011, de sept réacteurs nucléaires (sur dix-sept), le pays, qui est traditionnellement exportateur d'électricité, a été importateur en 2011.
S'il n'y avait que les producteurs d'électricité nucléaire pour se plaindre de ce virage d'Angela Merkel, cela serait sans doute secondaire. Mais, sept mois après le vote de la loi entérinant ce revirement, les critiques contre la gestion de ce dossier par le gouvernement se multiplient et les industriels ne cachent plus leur déception.
Contre-performance
Ainsi, en 2011, Peter Löscher, président de Siemens, se félicitait de l'abandon du nucléaire, une activité dont son groupe s'est d'ailleurs désengagé. Pour Siemens, l'avenir était à l'électro-mobilité et aux énergies renouvelables : le solaire et surtout l'éolien.
Pourtant, le 24 janvier, devant son assemblée générale, Peter Löscher a dû reconnaître que le virage n'avait rien d'évident. Si les profits du groupe, au cours du premier trimestre (décalé) de l'exercice 2011-2012, ont baissé de 17 % à 1,5 milliard d'euros, ce sont notamment les énergies renouvelables qui expliquent cette contre-performance. Cette activité affiche une perte de 48 millions d'euros.
Non seulement le solaire perd de l'argent, mais l'éolien aussi, bien que Siemens se vante d'être le leader mondial des installations au large des côtes. "L'âge d'or est révolu", a commenté le président en présentant cette activité. Pourtant, 2007 nouveaux mégawatts ont été installés en 2011, portant à 29075 mégawatts la production d'électricité d'origine éolienne en Allemagne.
Un autre monstre sacré de l'industrie allemande fait grise mine : Bosch, le leader mondial de la sous-traitance automobile. Ses investissements dans l'énergie solaire – 2 milliards d'euros de 2009 à 2011 – commencent à lui coûter cher: 400millions d'euros de pertes en 2010 et 500 millions en 2011. Sans parler des 400millions d'euros investis dans les moteurs alternatifs, dont la rentabilité est loin d'être assurée.
Siemens et Bosch ont les reins assez solides pour passer ce cap délicat et tous deux espèrent bien être les grands gagnants de la révolution verte en cours. D'autres n'ont pas cette chance. Le fabricant de panneaux solaires Solon (500 emplois) a annoncé, juste avant Noël, qu'il était contraint de déposer le bilan. Une première dans ce secteur en Allemagne.
Concurrence chinoise
Une autre entreprise emblématique, Q-Cells, lutte pour sa survie. Comme tous les occidentaux, Q-Cells a du mal à faire face à la concurrence chinoise. En un an, les prix des panneaux solaires ont chuté en Allemagne de 40 %, mais, comme le gouvernement subventionne les installations photovoltaïques, pas moins de 7 500 mégawatts ont été raccordés au réseau en 2011, un record.
Faut-il continuer à subventionner une industrie qui fait essentiellement travailler des Chinois? Le ministre de l'économie, Philipp Rösler (FDP, parti libéral), y est opposé. Son collègue de l'environnement, Norbert Röttgen (CDU), est plus nuancé. Chargés de gérer conjointement la sortie du nucléaire, les deux hommes sont à couteaux tirés. Philipp Rösler semble tenté de se refaire une santé politique en jouant la carte de l'industrie et de la croissance face au "lobby vert" et à son collègue de l'environnement.
Difficile donc pour les deux ministres de repenser, ensemble, les subventions publiques ou de gérer l'autre question délicate que pose la sortie du nucléaire : le déploiement de milliers de kilomètres de lignes à haute tension à travers le pays pour relier les champs éoliens au nord et les industries au sud.
Symboliquement, c'est à Angela Merkel qu'une trentaine de chercheurs ont envoyé une lettre ouverte, le 19 janvier, pour rappeler que la sortie du nucléaire sera un échec si elle ne s'accompagne pas d'une politique visant à économiser l'énergie. Une politique qui nécessite un clair soutien public qu'ils jugent pour le moment largement insuffisant.
Source : Frédéric Lemaître, lemonde.fr





