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Claude Haegi au Forum international de Rhodes : « Energie : Le courage de l’innovation »

Claude Haegi au Forum international de Rhodes : « Energie : Le courage de l’innovation »

Un exposé de Claude Haegi, Président de la FEDRE, présenté au Forum de Rhodes, le 5 octobre 2012

J'aborde, sous un angle géographique global, une composante vitale du développement durable : l'énergie.

Il est difficile d'imaginer un monde vivable, harmonieux et plus prospère demain - bref, moins conflictuel - si les besoins en énergie ne sont pas partout couverts.

Tout indique que ces besoins, loin de se réduire, vont au contraire augmenter, sans que l'on sache comment ils pourront être fournis, durant les prochaines décennies, avec la place grandissante de pays comme la Chine, la Russie, l'Inde ou le Brésil, sans parler de l'ensemble de l'Asie et de continents entiers comme l'Afrique qui aspirent légitimement à les rejoindre. En Occident, on a trop tendance à oublier cette réalité incontournable.

Les choix qui sont faits en matière énergétique doivent être pragmatiques et s'ouvrir plus largement aux innovations technologiques, en ayant le souci constant d'une gestion durable de la planète c'est à dire en freinant en particulier son réchauffement

Dans les années 90, au moment des changements politiques à l'Est de l'Europe, le Conseil de l'Europe (et je le dis sous le contrôle de son ancien Secrétaire Général M. Schwimmer) s'est très largement tourné vers les pays touchés par ce bouleversement politique pour les accompagner sur le chemin de la démocratie. Pour le développement durable le Congrès des pouvoirs locaux et régionaux, que j'ai eu l'honneur de présider, a notamment porté un message contenant 2 volets complémentaires, la protection, voire le rétablissement du patrimoine naturel, qui avait souvent été très malmené, et le développement économique, notamment dynamisé par cette politique environnementale passant par des investissements générateurs d'activité et de nouveaux emplois.

L'Economie et l'Ecologie peuvent faire très bon ménage. C'était notre conviction il y a 17 ans, alors que cela n'allait pas de soi. C'est dans ce contexte du Conseil de l'Europe, lors d'une réunion à Ljubljana, que la Fondation FEDRE pour le Développement durable des Régions a été imaginée.

Depuis sa création il y a 10 ans, le World Public Forum, prend ce problème en compte dans ses réflexions.

Pour réussir à protéger le climat et l'environnement et éviter un réchauffement dévastateur de la planète, les solutions pour assurer l'approvisionnement de l'énergie doivent tenir compte de la nécessité de maitriser les pollutions et les risques pouvant être induits.

L'Europe, dont la Suisse, et les Etats-Unis, pratiquent depuis la Conférence de Rio en 1992, où je me trouvais pour représenter le Gouvernement de la République et canton de Genève, des politiques pour le moins hésitantes voire changeantes.

Les négligences impardonnables commises à Fukushima ne seraient être minimisées, mais après ce dramatique tsunami entrainant un grave accident nucléaire, nous avons atteint le point culminant d'une gestion politique émotionnelle dont je reviendrais sur les effets.

COMMENT OSER REFUSER AUX PAYS EMERGENTS NOTRE CONFORT ENERGETIQUE ?

On voudrait tous avec plus ou moins de sincérité et conviction, maîtriser l'effet de serre activé par l'abondante diffusion de CO2, mais l'Occident entend imposer sans beaucoup de discernement au monde entier des mesures restrictives qui n'ont pas partout les mêmes effets économiques et sociaux.

Que peuvent faire maintenant les pays émergents pour leur approvisionnement, en particulier les plus grands (les BRICS, Brésil, Russie, Chine, Afrique du Sud et Inde), mais les autres aussi, rassemblant entre eux plus de la moitié de la population du globe ? Ces pays doivent parer au plus pressé, aux besoins vitaux de leurs populations qui ont l'ambition légitime de se hisser à un niveau qui procure un minimum de dignité. Logement, soins, nourriture et mobilité, est-ce du luxe ? Alors, aujourd'hui ces pays n'ont pas le choix. Ils sont condamnés à recourir à toutes les sources énergétiques disponibles sans toujours avoir les moyens d'en réduire les effets nocifs. Pendant ce temps, dans nos cocons occidentaux, nous nous offusquons de voir les centrales à charbon se multiplier et de nouvelles centrales nucléaires, pourtant technologiquement plus récentes et donc plus sûres que les nôtres, se construire. N'est-ce pas le moment d'activer les coopérations internationales sur de nouvelles bases. Je pense à la recherche et au développement puis aux transferts de technologies qui contribueront à un rééquilibrage économique mondial ayant des effets positif sur certaines émigrations.

Nouvelles filières et technologies

Nous avons dans le domaine énergétique tant de filières à promouvoir. La première et la plus immédiate, pour les pays développés, est celle des économies. Dans ces régions le gaspillage est énorme et la marge de manouvre est grande sans renoncer aux standards de confort. Les règles pour imposer des équipements moins énergivores se multiplient. Le domaine de la construction est soumis à de nouvelles exigences. La mobilité aussi. Les bâtiments professionnels ou d'habitation sont de grands consommateurs, alors que l'on peut dans les nouvelles constructions rendre des bâtiments énergétiquement totalement autonome grâce à des techniques complémentaire, énergie solaire photovoltaïque et thermique, pompes à chaleur, lampes …et des équipements moins énergivores. Pour encourager une diminution de la consommation des sociétés de distribution proposent des tarifs dégressifs. Le programme Eco 21 pratiqué avec succès à Genève fait que moins l'on consomme moins le kwh est cher. L'effet sur le consommateur est probant. En France EDF agit dans le même esprit. Contrairement à ce que l'on imagine le distributeur s'y retrouve en général très bien, car cette frange de ses ventes et souvent celle dont le prix de revient est le plus élevé.

De par la faible consommation des pays en développement, il n'est pas raisonnable de leur demander les mêmes pourcentages d'efforts, ce qui ne signifie pas que des actions préventives ne soient pas utiles pour que nos erreurs évitables ne se renouvellent pas. Il est intéressant de constater que sur tous les continents des projets ambitieux sont imaginée pour réaliser des villes, sans carbone, dites 0 CO2. Plusieurs de ces projets ont été présentés dans les forums FEDRE. Masdar dans l'Emirat de….Dongton en Chine. Ceci étant soyons réalistes, on ne pourra pas généraliser ces projets qui peinent d'ailleurs à se réaliser. Ils auront sans aucun doute l'avantage d'avoir un précieux caractère expérimental. Pour autant, on ne peut pas imposer à ces pays de faire des économies d'énergie dans des proportions avoisinantes celles de l'occident.

Si les économies doivent être immédiatement pratiquées dans les pays nantis, et elles commencent sérieusement à l'être, elles ne résoudront pas à elles seules le besoin global d'énergie.

LE DOGMATISME TUE L'INNOVATION

Pourquoi est-il de bon ton et vertueux de condamner définitivement le charbon, le pétrole et le gaz dont les inconvénients actuels sont évidents ? Pourquoi ne pas défendre la recherche pour capter à des conditions économiques supportables les pollutions que ces sources énergétiques dégagent. Il en va de même du gaz de schiste le nouvel épouvantail qu'on arrive même à confondre avec de la géothermie traditionnelle !

Les réserves de charbon sont énormes. Imaginer que l'on peut partout faire une croix dessus est irréaliste, surtout quand on voit même l'Allemagne au cœur de l'Europe développée y revenir pour se passer du nucléaire. La confiance faite au génie humain et à son exceptionnelle capacité créative n'est-elle pas compromise par des dogmatismes freinant l'évolution de notre société ?

Je réserve la dernière partie de mon exposé à ce qui est devenu un sujet tabou. Le nucléaire. Le nucléaire comme s'il y en avait qu'un. Celui qui fait peur.

Je me sens particulièrement à l'aise pour l'évoquer, dès lors que dans mon pays, je me suis engagé dans plusieurs campagnes pour en combattre le développement ou un trop long prolongement sous sa forme actuelle générant d'abondants déchets dont on ne sait que faire.

Par contre, je n'ai jamais envisagé que l'on puisse renoncer à poursuivre les recherches liées à une technologie nucléaire qui avec les limites que nous lui connaissons a l'avantage, il faut le reconnaitre, de ne pas produire de gaz à effet de serre, ni de pollution chimique du type NOx, SOx et autres.

Nous serions de mauvaise foi en contestant que les nouvelles centrales ne représentent pas les mêmes risques intrinsèques des anciennes, ceci étant il fournissent toujours des déchets pour lesquels nous n'avons pas de réponses et dont les risques sont banalisés. Ajouter à cela l'usage militaire possible pour évaluer objectivement les choses. Comment se fait-il que l'on se soit si peu investi pour surmonter ces inconvénients majeurs ? Alors quels sont les arguments que l'on peut raisonnablement avoir pour s'opposer à la recherche et au développement d'une filière qui, en maîtrisant ces dangers, bouleverserait le monde énergétique et serait une extraordinaire réponse au défi climatique? Le dogmatisme, les intérêts économiques de certaines filières qui entendent préserver leurs positions actuelles ? La méconnaissance, la peur ? « L'atome pour la paix » et en tout cas pour la vie c'est très largement développé dans le domaine médical permettant de disposer d'outils de diagnostiques et de traitements extraordinaires, sauvant tous les jours des vies. L'oublions-nous ? En 1984, Carlo Rubbia qui fut Directeur Général du CERN (Centre Européen de Recherche Nucléaire) à Genève, reçut le prix Nobel de physique. Ses travaux de recherche ont montré qu'il existait des méthodes beaucoup plus astucieuses d'utilisation de l'énergie nucléaire de fission, grâce au couplage de la technologie des accélérateurs de particules avec celle des réacteurs nucléaires en faisant appel au thorium à la place de l'uranium. Les qualités du thorium étaient connues, mais jamais cette filière ne bénéficia d'un appui déterminant car on privilégia la piste de l'uranium qui permettait une utilisation militaire.

L'emploi du thorium offre des avantages décisifs en termes de sécurité, de non-prolifération, de réduction drastique des déchets et d'abondance des ressources.

La sécurité intrinsèque est assurée par la possibilité d'arrêt immédiat de l'accélérateur en cas d'incident tout en maintenant le refroidissement par un liquide métallique. Il n'y a donc pas de danger d'explosion comme à Fukushima. Il est également infiniment moins dangereux que le sodium liquide imaginé dans les systèmes de la prochaine génération des réacteurs nucléaires. Le risque de prolifération militaire est extrêmement réduit par l'absence de production de plutonium. La production de déchets de vie longue (comme le plutonium) est fortement réduite par rapport au combustible à base d'uranium. Il est en outre possible d'incinérer avec un accélérateur ADS (Accelerator Driven System) au thorium les déchets résultant des centrales à uranium en fonction actuelles. Cela supprimerait le problème majeur de la recherche désespérée de sites d'enfouissement à long terme des déchets nucléaires.

La possibilité offerte par le thorium de détruire les déchets nucléaires existants serait à elle seule une raison suffisante pour se lancer dans le développement de cette filière.

Résultat de cette technologie : on disposerait d'énergie électrique indépendante des fluctuations météorologiques, sans dangers majeurs, sans dégager de gaz à effet de serre.

Avec plusieurs physicien du CERN à Genève et quelques autres personnalités, nous avons créé au mois de septembre dernier iThEC (International Thorium Energy Commitee) dont le but est de soutenir activement la poursuite de la recherche afin de répondre au plus vite au problème des déchets existants et d'engager de nouvelles phases de recherches dans la perspective de la production d'une énergie propre, sûre et non proliférante à partir du thorium.

iThEC prépare pour 2013 l'organisation à Genève d'une conférence internationale sur l'emploi du thorium.

Cette filière qui intéresse déjà beaucoup l'Inde, mais aussi la Chine et la Russie demande encore quelques années avant d'être opérationnelle, mais elle contient le pouvoir de révolutionner le monde énergétique sans se substituer en particulier aux énergies renouvelables existantes avec lesquelles des synergies se développeront. Des équipements de recherche et développement existent pour travailler sur le thorium et l'accélérateur ADS , j'en connais en Suisse, qui aura le courage de l'innovation ?

* * *

Révolutionner le monde énergétique, dis-je. Ceci passe par le « Courage de l'innovation ! ». Les centres de recherches foisonnent de projets sérieux demandant à être approfondis. Mais les moyens mis à disposition ne sont pas en rapport avec les déclarations officielles faites des tribunes internationales. Depuis Rio, que n'a-t-on pas dit et promis ? En 20 ans, quelle nouvelle source énergétique qui compte, et répondant au développement durable, la communauté internationale a-t-elle été capable de provoquer la concrétisation ? Dans ce contexte, on peut constater que des villes et régions ont progressé en se montrant pragmatiques, en particulier pour l'efficience énergétique, et que quelques pays ont été plus déterminés que d'autres qui ont même parfois régressé. Les plus grands et révolutionnaires projets avanceront grâce aux pays mais aussi à de grands industriels et financiers. Les plus visionnaires et courageux se lanceront dans l'approfondissement de la recherche en faveur du thorium et de technologies que nous connaissons encore mal.

Imaginons de nouveaux types de partenariats interrégionaux avec des acteurs publics et privés qui soient bénéfiques pour l'ensemble des acteurs engagés. Dans l'intérêt de tous, les choses pourraient aller plus vite dans la bonne direction. Le courage de l'innovation s'impose.